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Orient-Express. Un mythe littéraire, artistique et culturel

27 août 2019
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Par : Samuel Delziani

L’Orient-Express a largement inspiré écrivains, poètes et réalisateurs. Des artistes qui ont contribué à l’édification d’un mythe toujours bien vivant, qui a évolué avec le temps. Symbole de vitesse et de modernité à ses débuts, le train transcontinental de luxe constitue aujourd’hui un magnifique éloge de la lenteur, où le voyage se révèle tout aussi important que la destination.

L’aventure que je vais vous raconter par le menu ne ressemble pas mal au rêve d’un homme éveillé. J’en suis encore ébloui et étourdi tout ensemble, et la légère trépidation du wagon- lit vibrera très probablement jusqu’à demain matin dans ma colonne vertébrale. Il y a exactement treize jours que je quittais les bords de l’Oise pour aller prendre le train rapide de l’Orient à la gare de Strasbourg ; et dans ces treize jours, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en fallait à Mme de Sévigné pour aller de Paris à Grignan, je suis allé à Constantinople, je m’y suis promené, instruit et diverti, et j’en suis revenu sans fatigue, prêt à repartir…” Quand dans De Pontoise à Stamboul (1884), l’écrivain Edmond About relate le voyage inaugural de l’Orient-Express dont le départ a eu lieu en gare de Strasbourg (l’ancien nom de la gare de l’Est) le jeudi 4 octobre 1883, c’est avant tout l’incroyable prouesse technique qui l’impressionne. Comme les autres observateurs renommés invités à bord par le promoteur du projet lui-même, le Belge Georges Nagelmakers. Celui-ci est conscient qu’il doit réussir sa communication s’il veut réussir son pari. Plusieurs journalistes et hommes de lettres sont donc de ce premier voyage, About, mais aussi Georges Boyer, envoyé spécial du Figaro ou encore le correspondant du Times à Paris, Henri Opper de Blowitz. Source d’inspiration liée à la modernité et à la vitesse à ses débuts, l’Orient-Express (et par extension la Compagnie des wagons-lits [CIWL]) change de statut lorsque s’installe le prisme de la nostalgie, celle d’une époque révolue, le temps des grands express européens qui ont abandonné dans les années 60 les premières places du podium de la vitesse et de l’efficacité au profit de la route et surtout de l’avion et de la grande vitesse ferroviaire. Un déclassement qui n’en est pas un pour l’artiste qui trouve dans la lenteur un nouvel art du voyage, un nouvel art de vivre. Et aujourd’hui, plus que jamais, l’anachronisme de l’Orient- Express est sa meilleure valeur refuge. Une valeur cultivée par des dizaines d’oeuvres. Il est probablement plus évident de faire rêver les lecteurs avec les trains de la mythique compagnie qu’avec les « p’tits gris » à destination de Bécon-les-Bruyères. Las du toc glacé des TGV ou des trajets quotidien en RER, on rêve probablement tous de froisser un smoking dans un fauteuil signé René Prou. Un fantasme que seuls la littérature et l’art peuvent désormais nous permettre d’assouvir. L’Orient-Express, c’est l’exotisme au bout du quai. C’est l’altérité absolue de l’époque – l’Empire ottoman – au départ de Paris. En cette fin de XIXe siècle, l’orientalisme fait fureur, cette promesse des mille et une nuits comprise dans un billet de train a de quoi fasciner les artistes de l’époque. Des écrivains, comme Dos Passos, Hemingway, Giraudoux, Graham Greene, Tolstoï ou Claudel, des acteurs comme Jean Gabin, Marlène Dietrich, la danseuse Joséphine Baker ou encore le créateur des ballets russes Serge Diaghilev, tous ces voyageurs illustres de la Compagnie ont contribué à sa légende… et certains d’entre eux l’ont également exploité dans leurs oeuvres.

Edmond About - De Pontoise à Stamboul (Ed. 1884)

© DR

 

Un merveilleux ressort romanesque que ce décor mouvant, favorisant l’aparté entre personnages grâce à ces multiples recoins et alcôves protectrices qu’offre n’importe quel train de nuit. Sauf qu’ici c’est un microcosme des dominants qui se déplace le long des rails, un véritable panier de crabes de l’Europe des nations et des empires vacillants. Circulant exclusivement en temps de paix, on y prépare activement la guerre. Espions, marchands d’armes, diplomates, têtes couronnées : l’Orient-Express offre un espace inédit où s’exprime un jeu diplomatique en mouvement perpétuel. Celui-ci se joue sous le sigle de la CIWL. Mythe ou réalité ? Peu importe. La manne est toute trouvée pour les auteurs de romans policiers ou d’espionnage. Ian Fleming et son héros inoxydable James Bond ont naturellement apporté leur pierre à cet édifice littéraire. Dans Bons baisers de Russie – publié initialement en France sous le nom d’Échec à l’Orient-Express –, le charme légendaire de Bond fait capoter les plans machiavéliques des Soviétiques… Alors qu’une espionne russe, la belle Tatiana Romanova annonce vouloir passer à l’Ouest avec, dans ses bagages, une machine de codage du KGB, elle ne veut faire le voyage qu’en compagnie de 007, dont elle serait tombée amoureuse en regardant une photo dans les archives des services russes. Il récupère la belle transfuge à Istanbul, où ils montent tous les deux à bord de l’Orient- Express à destination de la capitale britannique. Ce que les services anglais ignorent, c’est que Tatiana est en fait un assassin chargé de se débarrasser de l’espion… Dans ce roman d’espionnage de haute volée, Fleming y écrit notamment que la plaque de parcours de l’Orient-Express est la « plus romanesque du monde ».

L’adaptation cinématographique avec Sean Connery est l’une des plus réussies de la série des 007 avec notamment une bagarre mémorable à bord du célèbre train.

Les grands express de la Compagnie des wagons-lits sont également le moyen transport préféré des courtisanes et riches héritières que de nombreux livres et films nous permettent de rencontrer au détour du bar de la voiture-salon. Avec sa Madone des sleepings, Maurice Dekobra rencontre un immense succès en 1925. Lady Diana Wynham, propriétaire d’une mine d’uranium objet de toutes les convoitises, promène son ennui dans les trains de luxe, où elle a « totalisé des milliers de milles sur les voies ferrées du continent et usé les carpettes de la Compagnie des wagons-lits » et qui a « livré aux douaniers de tous les pays le parfum de (ses) valises et le secret de (ses) lingeries ». Ce best-seller a depuis été deux fois porté à l’écran, en 1928, avec un film muet signé Maurice Gleize et Marco de Gastyne, et en 1955 par Henri Diamant- Berger.

© DR

 

Aujourd’hui, si le mythe est toujours intact auprès du grand public, c’est pour une seule raison selon Arthur Mettetal, le responsable Patrimoine chez Orient Express, une coentreprise dorénavant détenue conjointement par le groupe hôtelier Accor et par la SNCF : « La coupable, c’est Agatha Christie ! C’est elle, et l’adaptation au cinéma, qui a fait de l’Orient-Express le mythe que l’on connaît aujourd’hui ». Son Crime de l’Orient-Express est l’un des plus grands succès de l’auteur britannique. Celle qui a rencontré son mari à bord du train permet alors à ses lecteurs de découvrir l’intimité de l’Orient- Express : « Tout autour de nous se trouvent des gens de toutes classes, de toutes nationalités, de tous âges. Pendant trois jours, ces gens, ces étrangers les uns aux autres se retrouvent ensemble. Ils dorment et prennent leurs repas sous le même toit, ils ne peuvent s’éviter les uns les autres. À la fin de ces trois jours, ils se séparent, chacun suivant son chemin, et ne se reverront sans doute jamais ». Cette proximité et la galerie de personnages hauts en couleur ont fait du roman publié en 1934 un immense succès de librairie. Il a depuis été adapté en BD, en livre pour enfants, à la télévision et par deux fois au cinéma. En 1974 par Sydney Lumet, avec un casting aussi prestigieux que le train : Albert Finney, Sean Connery, Lauren Bacall, Anthony Perkins et Jean-Pierre Cassel. Et plus récemment en 2017 par Kenneth Branagh, le réalisateur campant également le rôle d’Hercule Poirot.

Agatha Christie "Crime de l'Orient Express

© DR

 

Film "Crime de l'Orient Express"

© DR

 

Le poète s’est également enthousiasmé pour l’Orient-Express et consorts. Si dans Les Onze Mille Verges (1907) Guillaume Apollinaire en exploite le potentiel érotique, d’autres en font un objet de rêve et désir, comme Valéry Larbaud, avec son poème Ode, publié chez Gallimard en 1908, dont voici quelques vers : « Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce, / Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée, / Ô train de luxe ! et l’angoissante musique / Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré, / Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd, / Dorment les millionnaires. / Je parcours en chantonnant tes couloirs (…) Prêtez-moi, Ô Orient-Express, Sud- Brenner- Bahn, prêtez-moi / Vos miraculeux bruits sourds et / Vos vibrantes voix de chanterelle ; / Prêtez-moi la respiration légère et facile / Des locomotives hautes et minces, aux mouvements / Si aisés, les locomotives des rapides, / Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or / Dans les solitudes montagnardes de la Serbie, / Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses… »

Valery Larbaud - Les Poésies de A.O. Barnabooth

© DR

 

Le diplomate et écrivain membre de l’Académie française Paul Morand est un habitué des trains de la CIWL. Il y transportait la valise diplomatique et en fit un important sujet littéraire, notamment dans son recueil de nouvelles Ouvert la nuit (1922) : « Le Simplon, durant vingt-neuf minutes, donna l’audition d’une grande symphonie de fer, puis sur des chaussées, on passa la rizière du Piémont jusqu’à une station qui finissait sur rien, sur une grande citerne d’ombre, de silence, et ce fut Venise. » Avec le temps, le mythe s’est profondément ancré dans l’imaginaire collectif et l’Orient-Express – et les autres grands express de la Compagnie des wagons-lits – est devenu un objet littéraire et artistique. Morand, toujours, lui lançait déjà en son temps cette affirmation prophétique : « Rien ne commence par la Littérature, mais tout finit par elle, y compris l’Orient- Express ».

 

Pour suivre toute l’actualité culturelle ferroviaire, suivez Samuel Delziani, chef de la rubrique Culture Rail de la Vie du Rail, sur Twitter.



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