• (c) J.Y Desfoux

    NICE, le lundi 27 novembre, des cheminots CGT, armés de torches, occupent la gare.

  • (c) Christophe Recoura/LVDR

    Vendredi 24 novembre, la journée nationale de protestation contre le plan Juppé de réforme du système de protection sociale donnait le coup d’envoi à la grève des cheminots.

  • (c) Bordi/Andia

    À Toulouse, le vendredi 24 novembre, premier jour de la grève des cheminots, les étudiants envahissent les voies.

  • (c) Pascal Guyot/AFP

    Dimanche 26 novembre, table ronde impromptue entre la direction de la SNCF et les organisations syndicales. Au centre, Jean Bergougnoux.

  • (c) Didier Levefre/Liberation

    Dimanche 26 novembre, à l'issue de la table ronde, conférence de presse des syndicats. Au centre, Bernard Thibault, CGT, à sa droite, Jean-Jacques Carmentran, FO, puis Joseph Goutorbe, CFTC.

  • (c) Thierry David

    MOULINS, le vendredi 24 novembre, les fonctionnaires manifestent contre le plan de réforme de la Sécurité sociale d’Alain Juppé.

  • (c) E.Gaillard/Reuter/Maxpp

    CAEN, le mercredi 27 novembre, les cheminots votent à l’unanimité la poursuite de la grève.

  • (c) M. Spingler/Réuter/Mawpp

    MARSEILLE, le lundi 27 novembre, la gare Saint-Charles est en effervescence.

  • (c) Anne Ch Poioulat/AFP

    BORDEAUX, le samedi 25 novembre, la grève empêche 200 femmes de venir manifester à Paris. Elles bloquent les voies pour protester.

  • (c) F.LO Prest/Mawpp

    LILLE, le vendredi 24 novembre, les cheminots défilent dans les rues de la ville.

  • (c) AFP

    Paris, le 31 décembre 1986. Des grévistes réveillonnent sur une voie en gare du Nord.

  • (c) Roger-Viollet

  • (c) AFP

    Marseille, le 2 janvier 1987. Les CRS dégagent la voie pour laisser passer un TGV Marseille - Paris en gare Saint-Charles.

  • (c) Kestone

    Paris, le 14 août 1953. Une gare routière provisoire est installée devant le Grand Palais.

Il était une fois dans La Vie du Rail – 11) Il y a 23 ans, jours de colère

10 avril 2018
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Une nouvelle section animée par vous et pour vous, elle va nous permettre de revisiter l’histoire cheminote. Celle d’il y a 10, 20, 30, 40 ans…

Profitez de nos archives en nous signalant ce que vous souhaitez relire et redécouvrir. Retrouvez les nouveaux matériels, les grands travaux, les événements qui ont marqué la SNCF… Une plongée dans l’aventure du rail.

Faites-nous savoir vos envies dès à présent en nous écrivant au 29, rue de Clichy, 75009 Paris ou par mail à : margaux.maynard@laviedurail.com ou en commentant cet article.

 

11) Il y a 23 ans, jours de colère

Le vendredi 1er décembre, après déjà une semaine de grève paralysant le trafic, les cheminots poursuivaient leur mouvement contre le contrat de plan et pour le maintien de leur régime de protection sociale. Une dernière cause qui mobilisait l’ensemble du secteur public. Retour sur des jours décisifs.

Ce mercredi 29 novembre, on compte 180 km de bouchons sur les différents axes sortant de Paris. Le jeudi 30 novembre, on relève 70 km de plus. Ce jour-là, Le Figaro titre « Grèves : l’impasse », Libération, « L’embarras général », et Le Parisien, « Ça ne peut plus durer. »

Et pourtant, la situation semble toujours bloquée. Significatif à cet égard, côté SNCF : la CGT, la CFDT et FO boycottent le comité central d’entreprise, qui de ce fait ne peut se tenir. Au programme de la séance annulée, l’avant-projet définitif du contrat de plan. Dans un communiqué, la CGT explique sa position : « La direction de la SNCF continue à usage externe à afficher un processus de concertation qui en fait ne sert qu’à répéter à chaque rencontre les orientations prédéterminées par les pouvoirs publics. »

En certains secteurs, la tension monte entre cheminots et usagers. Deux exemples parmi d’autres : à Creil, un vif échange amène à affréter un train entre cette ville et Paris, en négociant aussi un autre train pour le retour le soir. À l’inverse, sur la banlieue Saint-Lazare où roulaient encore quelques rames, des piquets de grève les ont bloquées au petit matin aux Batignolles. Deux scènes parmi bien d’autres, témoins d’un certain durcissement du conflit L’impasse, Paris asphyxié… Car il y a aussi l’exceptionnelle mobilisation à la RATP. Le mouvement est arrivé presque sans prévenir, mais d’emblée important, le 28 novembre. Dès le lendemain, en milieu d’après-midi, une dépêche de l’AFP annonce : « Toutes les lignes de métro, ainsi que les lignes A et B du RER sont fermées mercredi peu avant 16h30. »

Cela fait cinq jours que les voyageurs voient s’inscrire sur les panneaux en gares du Nord, de l’Est, de Lyon… des messages à thème unique : « Aucune liaison banlieue n’est assurée. »

Cette fois, c’est l’ensemble des liaisons RER et tout le réseau métropolitain qui se trouvent bloqués. Seule la chaussée reste disponible… si l’on peut dire. Car le réseau routier parisien fait figure de vaste bouchon, les piétons se pressent et se compressent sur les trottoirs. Quant aux liaisons ferroviaires entre grandes villes, elles sont réduites à néant. C’est, selon l’appellation de divers quotidiens, « La France mise à pied ». L’arrivée des salariés de la RATP dans le mouvement de grève lancé par les cheminots est aussi le signe de son extension. Un parmi d’autres. Ce même mercredi, une quinzaine de centres de tri postaux votent la grève. Les syndicats d’EDF et de GDF font de même pour le lendemain autour d’un thème : « La défense du service public. » Mais le grand catalyseur des mécontentements, c’est la défense des régimes spéciaux de retraites, propres à ces professions, voire des statuts professionnels, que mettrait en péril le récent plan présenté par Alain Juppé sur la réforme de la protection sociale. Le mouvement s’étend donc, avec des perspectives plus ou moins avouées sinon souhaitées, de grève générale, illimitée, de la fonction publique… Le mouvement se durcit, aussi, en de nombreux secteurs. Mercredi matin, Jacques Peter, directeur général du Sernam, est retenu quelques heures dans les locaux du comité d’entreprise. Un peu partout, outre des occupations de PRS amorcées la veille, celles de locaux, de voies se multiplient alors que plusieurs directions régionales – Metz, Rouen, Lyon, Marseille – sont occupées au moins partiellement par des manifestants.

Cette radicalisation du conflit s’accompagne du premier véritable accroc affiché à l’unanimité entre les sept fédérations syndicales de cheminots. Le 29 au soir, les fédérations de cadres, la FMC et la CFE-CGC, appellent à la suspension du mouvement de grève, prenant en compte l’engagement « non négligeable de l’État » en faveur du désendettement de la SNCF. La veille, elles avaient signé, avec la CGT, la CFDT, la CFTC et FO, la déclaration commune rejetant le contenu du contrat de plan et exigeant le maintien en l’état du régime spécial de protection sociale. Et c’est désormais ce seul second thème autour duquel semble devoir se trouver une porte de sortie éventuelle au mouvement de grève. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT ; garde, lui, en ligne de mire le futur contrat de plan. Il souhaite une confrontation publique avec le président de la SNCF, « face aux Français ». Une confrontation qu’il obtient face aux caméras de France 2, pour le dimanche suivant, à midi, lors de l’émission Polémique. Selon lui, le mécanisme de désendettement proposé par le gouvernement est un « marché de dupes », qui laissera « le problème entier bien que le réseau soit réduit, les prix libérés, l’emploi sacrifié et les actifs vendus ».

Quant à Bruno Dalberto, le secrétaire général de la fédération CFDT des cheminots, il demande au ministre des Transports, Bernard Pons, qu’il « apporte des garanties » sur le régime spécial de retraite et de prévoyance des cheminots « par des réponses écrites dans les délais les plus brefs ». Histoire de clarifier ce qui fait figure, au fil de déclarations de divers ministres, de véritable cafouillage. Une des dernières en date, celle d’Anne- Marie Idrac, qui invite le 30 novembre à penser à « ceux qui prendront leur retraite dans quinze à vingt ans ». En d’autres termes, à cotiser plus longtemps pour assurer la retraite des générations suivantes. Bientôt, mais pas maintenant : le secrétaire d’État aux Transports assure que « pour ceux qui vont partir à la retraite dans deux ou trois ans, il n’est pas question de changer le régime de retraite ». Des propos qui n’apaisent pas. Il revient donc à Bernard Pons, qui doit recevoir les organisations syndicales cheminots le vendredi 1er décembre, de rassurer ses interlocuteurs et de dissiper les ambiguïtés. La tâche s’annonce rude. Et ce jour-là, la grève à la SNCF aura déjà passé le cap de la semaine.

Vendredi 24 novembre.

C’est ce jour-là que tout a commencé. La CGT, la FMC, la CFTC, la CGC ont déposé un préavis de grève pour une journée, FO et la FGAAC pour cinq jours, la CFDT pour une durée illimitée… En fait, le très fort taux de participation met, le soir même, les sept fédérations syndicales de cheminots au même diapason, en faveur d’une reconduction. Car l’appel à la grève des syndicats de la fonction publique a été, d’emblée, tout particulièrement suivi par les cheminots. Suivie à 60 %, voire à 85 % pour les agents de conduite, elle a paralysé le réseau. Alors qu’ils ont été les premiers à lancer le mouvement, les cheminots sont les seuls à le poursuivre le week-end. C’est le début du bras de fer avec l’État. L’ensemble des syndicats proclament leur détermination de « mettre en échec la signature du prochain contrat de plan État- SNCF ». Un plan qualifié par Anne-Marie Idrac, comme par Jean Bergougnoux, de « dernière chance ». C’est l’impasse.

Samedi 25, dimanche 26, lundi 27 novembre.

Le mouvement aurait pu s’essouffler avec le début du weekend et la fin du préavis déposé par quatre des syndicats. Il va se poursuivre sans le moindre relâchement dès le samedi matin.

De ce fait, et pour tenter de débloquer la situation, Jean Bergougnoux, à la demande des syndicalistes CFDT, avance d’une journée la table ronde sur le contrat de plan prévue le lundi. Pour ce rendez-vous dominical, le climat est particulièrement tendu. Au bout d’une heure, tout est dit. Le volet « retraite » a été d’entrée de jeu placé « hors sujet » par Jean Bergougnoux. Or ce sujet est prioritaire pour bon nombre de syndicalistes. Pour le reste, les grandes lignes du futur contrat de plan, les commentaires à la sortie sont à l’unisson : « C’est une provocation, le président de la SNCF n’avait rien à dire. »

Des éléments plus précis sur le mécanisme de désendettement sont annoncés pour le mardi soir. Le lundi matin, en assemblées générales, la grève est partout reconduite. Même si la CFTC s’annonce favorable à une autre forme d’action, telle la grève des seuls agents commerciaux qui entraînerait la gratuité du transport, proposition qui ne sera pas retenue par les autres syndicats. Lundi, des cheminots bloquent les voies, notamment dans la région de Rouen et dans le Nord, pour empêcher le passage d’un TGV qui avait pu prendre le départ. Et de la rencontre sur la réforme des régimes particuliers de retraite avec le ministre du Travail, Jacques Barrot, les syndicats sortent déçus : « Il n’a pas donné les signes d’apaisement. »

Mardi 28 novembre.

Dans l’après-midi, les cheminots font d’une certaine façon défilé à part. Derrière une série complète de délégations FO défilant sous leur bannière, avant les sections de la CGT, quelque 4 000 cheminots font banderole commune, CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC. La tête de cortège tonne « Retrait immédiat, du plan Juppé-Notat » Les cheminots scandent : « Bergougnoux- Juppé, ton plan faut le retirer. » Torches rouges, chaude ambiance.

Alors que la manifestation s’achève tranquillement, la cour du 88, rue Saint-Lazare, siège de la SNCF, commence à accueillir un rassemblement, inédit en ce lieu, de médias – ensemble des radios nationales, chaînes de télévision avec cars régie et les moyens du direct pour un éventuel passage « en tête » des journaux de 20h. Au terme d’une journée où le trafic est resté paralysé, la rencontre entre les syndicalistes et Jean Bergougnoux s’annonce décisive.

Le président de la SNCF doit communiquer les grands choix financiers, en particulier le montant du désendettement auquel consentira l’État. La réunion va durer trois heures. Face aux caméras, Jean Bergougnoux sort le premier, entouré de ses conseillers.

S’il reconnaît que son « message n’a pas été spontanément partagé par ses interlocuteurs », il invite l’ensemble des cheminots à « saisir une réelle chance, à se dire que ce contrat de plan, c’est déjà vraiment beaucoup, une chance à ne pas gâcher. Le contrat de plan est aujourd’hui complet. Je peux donc le plaider à fond. J’ai été écouté avec beaucoup d’attention. Ai-je été entendu ? »

La réponse, négative, va venir une heure plus tard des cheminots réunis en intersyndicale. Dans un communiqué commun, où seule la FGAAC manque, ils jugent le contrat proposé « très largement insuffisant pour assurer la pérennité de l’entreprise ». Quant à la FGAAC, même si elle fait comme souvent bande à part, elle continue à soutenir la grève. Tout le laissait pressentir, l’effort de l’État concernant le désendettement de la SNCF n’a pas suffi à inverser la tendance.

Pascal Grassart

 


Les stratégies syndicales

Ils sont partis en ordre quelque peu dispersé. La CGT pour une forte journée de mobilisation le 24 novembre de vingt-quatre heures. FO pour une grève de cinq jours… qui permette de faire le lien avec la manifestation de cette centrale syndicale, le 28 novembre. La CFDT pour un appel à la grève illimitée, avec, dès l’origine, la volonté d’entraîner d’autres secteurs, en particulier de la fonction publique. Et puis, comme on n’arrête pas un conflit si largement lancé, tout le monde s’est retrouvé, dès le deuxième jour, uni pour poursuivre la grève. Il est vrai que la forte participation des cadres à cette grève, plus de 35 % le premier jour, était d’une ampleur très inhabituelle. De quoi inciter en particulier la FMC, depuis deux ans souvent aux côtés des autres centrales syndicales dans l’action, et la CGC à ne pas « caler » trop vite. Quant à la CFTC, si elle a tenté de rallier les autres syndicats, dès le 27 novembre, à des types d’actions autres que la grève, ses responsables ont suivi le mouvement. Quitte à s’en écarter en certaines régions, lorsque les actions de venaient « agressives ». Enfin, pour la FGAAC (agents de conduite), qui, comme toujours, veut jouer « à part », la volonté de ses responsables est essentiellement d’obtenir satisfaction sur les retraites. Du côté de la CGT et de la CFDT, syndicats les plus puissants, les enjeux syndicaux sont importants, alors que des élections professionnelles vont se tenir en mars prochain. Des élections souvent marquées par une « prime » à la contestation. Ce n’est d’ailleurs pas la seule échéance importante, ni le seul élément à prendre en compte.Côté CGT, le congrès national, qui débute le 3 décembre, à Montreuil, est fortement attendu par les syndicalistes cheminots.

En effet, leur secrétaire général, Bernard Thibault, bien dans la ligne actuelle du syndicat et que certains présentent déjà comme le « successeur potentiel », à terme, de Louis Viannet, devrait entrer au bureau confédéral. À cet égard, arriver auréolé d’une « victoire » syndicale, voire d’une bonne gestion « médiatique » du conflit n’est pas sans importance.

Côté CFDT, la situation interne est tout autre. Comme l’ensemble des syndicalistes du secteur transports de la confédération, les cheminots se situent résolument dans l’opposition à Nicole Notat. Une opposition encore nettement accentuée depuis les propos tenus par celle-ci sur la réforme de la protection sociale. Du coup, les cheminots CFDT ont sans nul doute défilé avec plaisir au sein de la manifestation du 28 novembre, orchestrée au départ par Marc Blondel… résolument contre l’avis de Nicole Notat.


 

Cent millions perdus par jour

Combien la grève coûte à la SNCF ? Devant les médias, Jean Bergougnoux a estimé le manque à gagner en recettes d’une centaine de millions de francs par jour. Sur ce total, le manque à gagner lié au fret représente une fourchette de 30 à 35 millions, le reste est constitué par les services voyageurs et surtout Grandes Lignes. Sept jours de grève, cela représenterait donc environ 700 millions. Du coup, cette grève contracte un peu plus les objectifs initiaux de recettes inscrits dans le budget initial du début d’année. Ces objectifs étaient de 23,2 milliards pour le réseau principal et de 12,5 milliards pour le fret. Mais, dès septembre, on savait que ces objectifs avaient été revus à la baisse de 800 millions pour Grandes Lignes, une baisse liée principalement à Eurostar et à des problèmes de disponibilité du parc de matériel. Alors que les recettes du fret, elles, avaient été revues à la hausse de 100 millions.

 


 

La RATP paralysée

Les fins de service, entre 10h et 13h, puis 16h et 19h s’annonçaient la veille au soir encore, sur certaines lignes de métro, assez perturbées… En fait, presque par surprise, la RATP s’est trouvée, le 28 novembre, plongée dans une grève d’une ampleur inattendue. Après une journée de très fortes perturbations, le réseau allait en effet connaître, le 29 novembre dans l’après-midi, la paralysie totale des lignes de métro et de RER. Du quasiment inédit. Idem, le 30 novembre, avec un mouvement toujours très fortement suivi. Les syndicats entendent « conserver en l’état » le régime spécial de retraite. Sa remise en cause est « l’unique raison » de la grève, selon Jean-François Lias, du SAT, syndicat autonome. Il en va de même pour la CFDT alors que pour la CGT majoritaire, c’est « le principal déclencheur ».


1953 et 1986, deux années de références

Si le conflit de 1986-1987 est encore présent dans toutes les mémoires, lors des assemblées générales d’aujourd’hui les cheminots évoquent plutôt la grande grève de 1953, qui fit reculer le gouvernement Laniel sur la question de l’âge du départ à la retraite.

Serait-ce le mouvement de l’été 1953 ou celui de l’hiver 1986 qui recommence ? La tentation est forte de comparer le mouvement social cheminot de cet automne à celui de 1986- 1987, voire aux grèves de 1953, qui avaient bloqué de nombreux vacanciers sur leur lieu de villégiature. Les grèves d’août 1953, qui avaient duré 19 jours, sont souvent citées, aujourd’hui, en référence par les cheminots eux-mêmes lors d’assemblées générales, en raison des origines du mouvement. Le statut des cheminots et les avantages qui en découlaient, notamment l’âge du départ à la re traite et les facilités de circulation, étaient alors mis en question par le gouvernement de Joseph Laniel. En effet, un décret-loi daté du 9 août 1953 et alignant le mécanisme de la retraite des cheminots sur le régime général des agents de l’État mettait le « feu aux poudres » (LVDR n° 2298). Circonstance aggravante, en séparant le cas des roulants de ceux des autres cheminots, il entraînait une discrimination, jugée d’emblée inacceptable par les intéressés, entre les différentes catégories de cheminots. Certains observateurs ont d’ail leurs établi un parallèle avec les récents propos de Dominique Per ben, ministre de la Fonction publique… Mais l’ampleur de la grève dans le contexte politique fragile de la IVe République fera vite reculer le gouvernement : la question des retraites à la SNCF ne sera plus évoquée avant longtemps. À la différence de celui de 1953, le conflit de 1986-1987 était en partie prévisible : la tension n’avait pas baissé chez les cheminots après les mouvements « durs » observés principalement chez les roulants à la suite des accidents de l’été 1985 (Flaujac et Argenton-sur-Creuse) et les tentatives de mise en place d’un « contrôle des connaissances ». Ainsi, en septembre 1985, la grève, partie à l’origine du dépôt de Chambéry, le premier touché par les tentatives de « contrôle », s’était très vite étendue à l’en semble du réseau.

Le 18 décembre 1986, c’est chez les conducteurs banlieue et grandes lignes de Paris-Nord que le mouvement démarre effectivement : les roulants refusent la nouvelle grille de rémunérations et demandent l’amélioration des conditions de vie et de travail, le manque de confort des foyers étant au coeur du débat. Les jours suivants la grève s’étend très rapidement et, dès le 21 décembre, 93 des 94 dépôts de la SNCF sont touchés.

Au cours des premiers jours du conflit, Jacques Douffiagues, alors ministre des Transports déclare : « Ce n’est pas en prenant en otage les usagers et les familles que les grévistes vont arranger leurs affaires. » Quant à Jean Dupuy, directeur général de la SNCF, il s’écrie : « C’est fini, maintenant : au travail ! » Ces propos, tout comme les interventions « musclées » des forces de l’ordre à Lyon et à Chambéry, exacerbent un mouvement qui ne se terminera qu’à la mi-janvier 1987. Ce mouvement social, le plus long de l’histoire de la SNCF (29 journées de grève, bien plus qu’en 1968 !), est aussi singulier à plus d’un titre en comparaison de tous ceux qui l’ont précédé depuis les grèves historiques de 1910 : s’il demeure par bien des aspects, un conflit classique sur les conditions de travail, il est caractérisé par des formes d’organisation et des revendications nouvelles.

En effet, tant l’irruption des coordinations, qui veulent effacer les divisions syndicales, que la mise en cause de l’archaïsme des structures de management de la SNCF étonnent l’opinion. Le rejet du centralisme, de la discipline passive et de rapports hiérarchiques jugés infantilisants et obsolètes apportent une note singulière à cette grève que l’on pourrait, à l’époque du TGV, considérer comme le premier grand conflit « identitaire » du monde cheminot français…

M. Ch.


Les conflits du siècle

• Du 8 au 17 octobre 1910. Première grève générale des cheminots sur le Nord pour l’obtention des 5 francs par jour. Brisée en une semaine par Aristide Briand qui mobilise les cheminots. 3 300 révocations.

• Du 1er au 27 mai 1920. Grève d’un mois sur tous les réseaux, particulièrement suivie sur le PLM, pour demander la nationalisation des chemins de fer. Les compagnies réagissent en révoquant 20 000 grévistes.

• Juin 1947. Trois semaines de grève pour l’amélioration des salaires et de la grille.

• Novembre-décembre 1947. 19 jours de grève émaillés de nombreux incidents liés à la situation politique – départ des communistes du gouvernement chassés par le socialiste Paul Ramadier.

• 7 août 1953. Début de trois semaines de grève totale à propos des retraites. Toutes les administrations contre le gouvernement Laniel.

• Du 17 mai au 6 juin 1968. Toutes les administrations en grève totale pendant trois semaines.

• Du 18 décembre 1986 au 14 janvier 1987. Grosses perturbations dues à la grande grève des cheminots… et à la neige au moment de la reprise. D’où une bonne pagaille pendant un mois.


Cet article est tiré du numéro 2523 du 6 décembre 1995 dont voici la couverture :

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